Text des Vortrags von Prof. Kolboom am 9. November 2006 in der Ecole Nationale Supérieure de Chimie (ENSC) und im Institut d’Études Politiques (IEP) im Rahmen der Exkursion einer Studentengruppe der TU Dresden in Rennes

 

Les novembre du XXe siècle
Mémoires distinctes et partagées — responsabilités communes

Conférence de M. Ingo Kolboom à l’Ecole Nationale Supérieure de Chimie (ENSC) de Rennes et à l’Institut d’Études Politiques (IEP) de Rennes, 9 novembre 2006

"L’avenir est un long passé"
Chanson du groupe breton Manau
(Paroles Martial Tricoche, 1999)

Demat ! Penaos ‘man kont ? Bonjour, ça va bien ?

 

Les dates du séjour de notre groupe universitaire dresdois à Rennes sont à l’origine du titre de ma conférence. Nous sommes ici dans votre belle ville, capitale de la Région Bretagne, en plein mois de novembre que les Bretons appellent « Miz du », le « mois noir ». Les dates du 9 et 11 novembre sont dans nos deux pays des dates marquantes, deux dates d’histoires devenues véritables lieux de mémoires portant deux mémoires distinctes et - partagées à la fois. Deux mémoires qui débouchent sur le défi des responsabilités devenues communes, qui nous disent que « l’avenir est un long passé. »

 

Je m’explique :

Le 9 novembre, la date même de notre conférence.

Est-ce une date allemande ? Spontanément nous aurions tendance à dire oui, n’est-ce  pas ? Qui ne pense pas à ce formidable jour du 9 novembre qui vit la chute du mur ? Une chute qui entraînait celle d’un régime entier, qui – sans qu’on y pensât - ouvrit la voie à l’unification allemande, à l’unité allemande…. Le 9 novembre 1989, un jour de fête des retrouvailles démocratiques en Allemagne, début de la première révolution démocratique et pacifique sur le sol allemand… Ces quelques heures de la nuit du 9 au 10 novembre transformèrent un peuple tout entier, vivant jusqu’alors dans deux États encore si différents.

Une double transformation séculaire, que le journaliste suisse Roger de Weck décrit alors, dans l’hebdomadaire Die Zeit, dans les termes suivants : « Dans le pays des grandes peurs (la RFA) se lève maintenant le principe de l'espoir. Quelle métamorphose non seulement en RDA mais aussi en RFA. Pour la première fois dans l'histoire allemande se réalise une révolution profondément pacifique. Elle a démenti deux clichés : celui du romantisme allemand et celui de la démesure, de l'orgueil allemand. ».

Mais aurait-il pu, ce 9 novembre 1989, devenir une fête nationale allemande institutionnalisée ? Comme le 14 juillet en France ?

D’accord ! Nous savons tous que la fête du 9 novembre ne resta pas une fête. L’euphorie n’est guère un sentiment durable. Les déçus de l’unification, côte ouest et est, finirent par marquer les chants populaires. Des voix nostalgiques, « ostalgiques » d’un beau passé, commencèrent à se joindre au chœur déclamant le nouveau chant national.

À entendre, ces dernières années et surtout l’été dernier, les discours sur « l’âme allemande », on dirait que la nouvelle Allemagne, née des parents « Deux-Plus-Quatre » et gérée par le crépuscule des soixante-huitards, se trouve, dix-sept ans après la chute du mur, en plein stade d’âge ingrat. Oubliée l’euphorie de l’acte de naissance, de la prime enfance. Oubliées les chansons sur les « blühende Landschaften » (paysages fleurissants) à l’est, promis jadis par Helmut Kohl. Elles sont remplacées par les balbutiements de miséricorde. Les peurs d’une Allemagne trop grande s’étant effacées au profit d’une Allemagne devenue un « pays malade en Europe », ce qu’elle a en commun avec la France – et ce malgré le nouveau leadership politique à Berlin, avec au gouvernail d’une grande coalition une femme-chancelière, certes pas « royale » mais au moins « angélique ».

Certes, chers amis, les déçus d’une révolution ne sont pas une invention allemande et les lendemains de fête ne sont pas forcément des lendemains qui continuent à chanter. Mais comparé aux lendemains du 14 juillet 1789, loin d’être des fêtes populaires, le vécu quotidien de la nouvelle unité allemande fut et continue d’être une bourrée, sans Guillotine et sans Vendée, une danse qui aurait pu accoucher d’une « fête nationale » analogue à celle du 14 juillet en France.

Mais, hélas, nous avons eu d’autres 9 novembre allemands, moins joyeux, qui marquent notre calendrier des commémorations nationales et qui jettent de longues ombres sur le jour des belles retrouvailles allemandes en 1989.

Je m’explique :

Le 9 novembre 1938, date de la « Reichsprogromnacht » quand les nazis mirent le feu à 2.700 synagogues et institutions juives du Reich ; quand moururent quatre cent personnes d’origine ou de confession juive ; quand furent déportés, le lendemain, plus de 30.000 citoyens allemands d’origine ou de confession juive. A Dresde, la belle synagogue, bâtie jadis par Gottfried Semper, fut victime des flammes, sous le regard passif d’une foule de curieux. « Und überall in den Straßen loderten Flammen, barst das Fensterglas, » « Et partout dans les rues les flammes flamboyaient, les vitres explosaient », nota dans son journal le romaniste Victor Klemperer, ancien professeur de littérature française à l’Université technique de Dresde, chassé de son poste dès 1933.

Ce feu, avant-coureur d’un holocauste qui extermina quelques années plus tard, en pleine embrasement mondial, des millions de juifs allemands et européens, fit de nous, à savoir ma génération, les enfants de Goethe et d’Auschwitz !

Ou pensons à l’autre 9 novembre allemand, le 9 novembre 1918, jour de l’abdication du Kaiser Guillaume II, quand le leader social-démocrate Philipp Scheidemann proclama sur le balcon du Reichstag à Berlin, la première République allemande et quand, le soir même, au royaume de Saxe, devenu la « Saxe rouge », le bon roi Frédéric Auguste III. quitta en toute sérénité son château à Dresde, murmurant « Macht Euren Dreck alleene » « Démerdez vous tout seul », pour se retirer en Silésie.

Est-ce une date de lumière, ce 9 novembre 1918?

Le geste républicain à Berlin se fit en pleine débâcle militaire et politique, en plein brouhaha des conseils de soldats et d’ouvriers révolutionnaires et resta sans écho pathétique. La République qui en sortit fut un échec – elle fut une république sans républicains, sans alliés, sans avenir. En Saxe, le résultat ne fut pas meilleur. En 1932, les impressionnantes obsèques du chef de la maison royale qui, d’ailleurs, était loin de sympathiser avec les nazis, provoquèrent la vraie question : qui a manqué le plus à qui? Le roi au peuple saxon ou le peuple saxon à son roi?

Du 9 novembre 1918 au 9 novembre 1923, il n’y eut qu’un pas. Car les premiers nazis-fondateurs choisirent le 9 novembre pour prendre leur première revanche sur la fragile République de Weimar : à la tête d’une foule armée, Hitler se rendit vers la « Feldherrenhalle » à Munich. Ce « Hitler-Putsch » tourna en événement sanglant, commémoré dès 1933 en grande pompe nazie sous forme d’un obscure « Totenfeier », « culte de morts ». Une des plus hautes distinctions nazis fut le „Blutorden“, „l’ordre du sang“, décerné par Hitler lui-même aux dits héros du 9 novembre.

Et ce ne fut pas un hasard si lors des commémorations du 9 novembre 1938, à l’ancien Hôtel de Ville de Munich, Joseph Goebbels lança l’ordre de mettre le feu aux synagogues… La boucle d’un 9 novembre allemand se boucla sur un siècle que le poète Ivan Goll eut la lucidité d’appeler la même année déjà «siècle abhorré » sans connaître les horreurs qui suivirent.

Donc, ce n’est qu’en 1989 que ce 9 novembre, devenu une journée noire dans ce « miz du » allemand, acquit une autre lueur : celle de la chute non seulement d’un mur d’une petite Bastille, mais d’une grande Bastille nommée RDA.

L’ensemble de ces 9 novembre fut baptisé par des historiens allemands « deutscher Schicksalstag », un « jour de destin allemand ». Allemand? Vraiment? Seulement allemand? Non, car tous ces événements ont eu dès les débuts une dimension européenne dont la France fut partie intégrante.

Je m’explique.

La fragile République de Weimar, proclamée le 9 novembre 1918, fut un malheureux enfant-bâtard d’un malheureux traité de paix inspiré par l’esprit de revanche de ses voisins, en premier lieu la France du « tigre » Clemenceau ; un traité qui porta tous les germes de possibles embrasements et qui inspira la revanche tous azimuts, en premier lieu en Allemagne même où les antirépublicains populistes eurent le feu vert pour accuser la jeune république de haute-trahison envers le peuple, envers les « Frontsoldaten », les poilus allemands.

Le feu des synagogues du 9 novembre 1938 - ignoré par la France du fait d’une fausse politique d’apaisement, encouragée par l’Accord de Munich, conclu quelques jours avant (29 septembre 1938) et sanctionné par un pacte de non-agression franco-allemand un mois plus tard (6 décembre) -  mit feu à l’Europe tout entière et empoisonna d’autres esprits, assombrit également les lumières républicaines en France dont la mémoire collective souffre toujours des syndromes de Vichy.

Enfin, le 9 novembre 1989 ne fut pas seulement une fête des retrouvailles allemandes. La chute du mur, encouragée par le courage des peuples polonais et hongrois, ouvrit la voie à des retrouvailles européennes. Nos responsables politiques, y compris ceux de France, ont su guider ce mouvement allemand vers l'Europe. La manière avec laquelle l’unité allemande fut réalisée au cœur de l’Europe et avec l’Europe, mit un terme final aux dites « incertitudes allemandes » qui hantèrent les esprits français – à tort ou à raison – durant de longues décennies, incertitudes et peurs qui firent dire à un certain François Mauriac qu’il aimait tant l’Allemagne – qu’il préférait en avoir deux!

Les Allemands de l'Est ne sont pas seulement venus à la démocratie et à l`Allemagne, ils sont revenus vers l'Europe et ont retrouvé leurs identités régionales, grâce à la résurrection des anciens Länder historiques, du Brandebourg jusqu’à la Saxe, cette Saxe d’où nous venons… et qui a conclu, en 1995, un accord interrégional avec votre région historique, la Bretagne.

Y a-t-il meilleure illustration d’un mouvement qui a été jadis un de nos rêves à nous, les pères, enfants et acteurs de la réconciliation franco-ouest allemande : que les Herman, Helga et Hans, dans l’inoubliable « Göttingen » de Barbara, soient également les Herman, Helga et Hans de Dresde?

Je résume. Le 9 novembre, jour de destin allemand, certes! Mais il est également un jour de destin européen, dont la mémoire française, les erreurs, les peurs, les inquiétudes, les larmes et les joies font partie.

Mais n’oublions pas deux autres 9 novembre, plus connus en France, probablement inconnus  en Allemagne - et pourtant, les Allemands, n’auraient aucune raison de ne pas inclure le souvenir de ces deux autres 9 novembre dans leurs pensées!

Le 9 novembre 1970 fut le jour de la mort du général de Gaulle, dans sa propriété privée «La Boisserie » à Colombey-les-Deux-Églises, son intime lieu de retraite, lieu d’ailleurs dans lequel Konrad Adenauer fut le seul homme politique étranger à être reçu pour un entretien seul à seul (14 septembre 1958) et même pour une nuitée.

S’il y a un homme d’État français qui mérite le respect du peuple allemand, c’est ce leader historique de la France libre, ce président-fondateur de la Cinquième République, Charles de Gaulle, dont les discours historiques au peuple allemand à Bonn, aux soldats allemands à Hambourg, aux ouvriers allemands à Duisburg, et à la jeunesse allemande à Ludwigsburg, de même que la signature sous le Traité de l’Élysée, restent ancrés dans la mémoire allemande.

Deux caractères aussi différents que le président Charles de Gaulle et le chancelier Konrad Adenauer s’engagèrent pour une politique de la raison, de la morale, du calcul, de l’émotion et du respect mutuel. Leur rapprochement, leur réconciliation dans la cathédrale de Reims en 1962, leur sympathie mutuelle posèrent les jalons par rapport auxquels chacun de leurs successeurs en France et en Allemagne, chacun des « couples franco-allemands » suivants, ont été et seront mesurés.

L’amitié discrète du Général de Gaulle avec le chancelier Konrad Adenauer, amitié sans gesticulation de spectacle public comme on a l’habitude de le voir aujourd’hui, était émouvante. Il fut le dernier homme d’État étranger auquel l’ex-chancelier Adenauer, marqué déjà par ses 91 ans et la maladie, rendit visite, le 20 février 1967, peu avant sa mort (19 avril 1967).

Et quel est cet autre 9 novembre français auquel nous voulons rendre un hommage franco-allemand? Le 9 novembre 1964, jour où ce même Konrad Adenauer fut élu membre associé étranger à l’Académie des sciences politiques et morales de l’Institut de France, il fut – si ma mémoire est bonne - le premier Allemand à siéger dans un fauteuil des Immortels. D’ailleurs, le successeur à son fauteuil no. 12 ne fut pas des moindres : Léopold Sédar Senghor….

Chers amis, en m’écoutant sur les 9 novembre, vous auriez peut-être oublié que je mentionnais une autre date de destin dans ce mois d’automne, le 11 novembre. Parlons-en.

Dans deux jours, le 11 novembre, lorsqu’en Allemagne, à onze heure onze les « Jäcken » ouvriront la saison du carnaval, la France se recueillera devant ses monuments aux morts afin de commémorer l’armistice de 1918, jour de la fin de la « Grande Guerre », catastrophe mondiale, européenne, franco-allemande et surtout française. Elle a inscrit la mort et la douleur dans les profondeurs de la société française. Dans l’immédiate après-guerre, la France dénombra 1,3 million de morts sur 8,5 millions de mobilisés, sans compter les 70.000 parmi les soldats venus des colonies ; 600.000 veuves, jeunes pour la plupart; 700.000 orphelins, sans oublier les 300.000 mutilés, le million d’invalides, les millions de blessés. Et ce qui fut frappé au cœur, ce fut la France rurale. Par centaines de milliers, les paysans sont tombés, et je rappelle ici, sur le sol breton, le sacrifice particulier des paysans bretons. Entre 120.000 et 150.000 Bretons moururent sur les champs de bataille, soit de 22 à 25 % des conscrits, la moyenne française étant de 16 à 17 % ; la moyenne parisienne de 10 à 12 %.

Mais ce n’est pas le seul nombre de morts qui compte quant au souvenir de la Grande Guerre, à savoir la commémoration du 11 novembre. Si la France fut terriblement touchée par cette guerre, c’est parce qu’un autre 11 novembre eut lieu avant. Le 11 novembre 1914, après le « miracle de la Marne » et l’échec du « Plan Schlieffen », les Allemands déclenchèrent la guerre des tranchées. Ces interminables tranchées qui focalisèrent le théâtre militaire occidental durant quatre longues années sur le nord et le nord-est de la France, transformant le pays en un gigantesque champ de bataille, de boue et de sang, en y laissant une interminable blessure dans les paysages ET dans l’âme de la France.

Le 11 novembre 1968, le général de Gaulle ne dit-il pas : « Un demi-siècle s’est écoulé sans que le drame de la Grande Guerre se soit effacé de l’âme et du corps des nations, et tout d’abord de la nôtre. » ?

Mais les Allemands ont toutes les raisons de se rappeler ce 11 novembre qui mit un terme à un carnage dans lequel elle a laissé deux millions de morts (sur 13,1 millions de mobilisés), en plus des 1,2 million de morts du côté de l’Autriche-Hongrie. La Saxe d’ailleurs, ce petit royaume au bord de l’Elbe, avec ses cinq millions d’habitants, prit part à cette saignée particulière. L’armée saxonne, en tant que 3ème armée allemande, envoya 750.000 soldats dans cette guerre : 210.000 y furent tués et 19.000 portés disparus. Avec la Bretagne, dont le nombre de « morts pour la patrie » étaient également largement au-dessus de la moyenne nationale, elle a payé un prix lourd à cette « réconciliation au-dessus des tombes » dont la mélodie d’amitié entre Paris et Berlin résonne aujourd’hui à Verdun ou sur d’autres lieux de mémoire rappelant la « Grande Guerre ».

Un 11 novembre peut en cacher d’autres.

N’oublions pas le 11 novembre 1942. Ce jour là, la Wehrmacht se mit à occuper la zone non-occupée, la zone dite « libre » avec toutes les conséquences que nous connaissons, le STO, la Milice, etc., conséquences qui continuent à hanter la mémoire collective française bien plus que la mémoire allemande dans laquelle le « Frankreichfeldzug » figura longtemps comme une sorte de « grandes vacances » comparé aux traumatismes du front russe. Rappelons-nous la fin du roman « Le silence de la mer » de Vercors ! Quel douloureux retour de Vichy ! Après la fracture du consensus national basé sur le souvenir de la Résistance et des fêtes de la Libération, la France se repencha sur ces années noires d’une manière bien plus nuancée mais néanmoins pas moins douloureuse : des lois anti-juives de Vichy via les camps d’internement à la rafle du Vel d’Hiver.

Nous voyons donc que ce 11 novembre, « jour de destin » apparemment exclusivement ancré dans la mémoire collective française, à peine partagée par la mémoire collective allemande, porte en lui-même des tréfonds qui sont inséparablement liés aux ombres allemandes.

Ces novembre du XXe siècle jettent plus d’ombres que de lumières sur ce siècle européen « abhorré ». Les vestiges de ces novembre ont façonné nos mémoires respectives qui fonctionnent comme des mémoires nationales distinctes, suivant les besoins de nos identifications propres.

Nous, Allemands et Français, avons mis beaucoup de temps pour nous rapprocher, pour nous parler, pour nous réconcilier… par la force des vertus morales et la force des contraintes majeures, par la volonté politique, par la sagesse des arrière-pensées, par le sens des responsabilités communes devant l’Histoire avec un grand H, devant nous-mêmes, devant nos voisins, devant nos descendants. En nous rapprochant, nous avons pu rapprocher nos mémoires distinctes qui - de toute façon - fonctionnent dans un ensemble plus grand nommé Europe.

Ce sont les jeunes d’aujourd’hui, parce qu’ils sont doublement libres - libérés du poids direct d’un passé qui paralysait ses acteurs, ET libres de récupérer ce même passé d’une manière plus ludique mais pas moins sérieuse – ce sont ces jeunes, donc vous chers amis, qui ont toutes les chances de pouvoir assumer un héritage dont le message transgresse la forteresse de l’imaginaire national, afin d’y découvrir une lecture commune.

Nous avons mis 50 ans pour arriver à un « Manuel scolaire d’Histoire franco-allemand », acquis formidable et stupéfiant. Mais ne pleurnichons pas sur la longue durée d’une telle banalité intelligente. Pour y arriver, il fallut plus de 50 ans. Il fallut la fin de tout un siècle. Il fallut un 9 novembre, la chute d’un mur, la fin des « incertitudes allemandes », le retour d’une Europe kidnappée, pour en arriver là.

Europe brisée, Europe martyrisée, Europe libérée !

Dans les cendres et dans les espoirs d’une telle Europe, nous pûmes enfin commencer à réunir les étoffes déchirées de nos mémoires distinctes et partagées, nos mémoires souffrantes et joyeuses, les nôtres et celles de l’Autre, afin de pouvoir commencer à façonner ensemble nos responsabilités communes.

Rien n’est jamais acquis, c’est bien vrai. Mais si nous décidons de ne pas vivre séparés, nous sommes bien condamnés à vivre ensemble. Arrosons la petite fleur plantée dans l’expérience d’une souffrance distincte, partagée et commune. N’est-ce pas cette expérience de sacrifices et de souffrances communes dont parlait un célèbre Breton, né à Tréguer, Ernest Renan, dans son discours historique à la Sorbonne en 1882 « Qu’est-ce qu’une Nation ? » ? Écoutons-le :

« On aime en proportion des sacrifices qu'on a consentis, des maux qu'on a soufferts. On aime la maison qu'on a bâtie et qu'on transmet. Le chant spartiate : «Nous sommes ce que vous fûtes ; nous serons ce que vous êtes» est dans sa simplicité l'hymne abrégé de toute patrie.
Dans le passé, un héritage de gloire et de regrets à partager, dans l'avenir un même programme à réaliser ; avoir souffert, joui, espéré ensemble, voilà ce qui vaut mieux que des douanes communes et des frontières conformes aux idées stratégiques ; voilà ce que l'on comprend malgré les diversités de race et de langue. Je disais tout à l'heure : «avoir souffert ensemble» ; oui, la souffrance en commun unit plus que la joie. En fait de souvenirs nationaux, les deuils valent mieux que les triomphes, car ils imposent des devoirs, ils commandent l'effort en commun.   
Une nation est donc une grande solidarité, constituée par le sentiment des sacrifices qu'on a faits et de ceux qu'on est disposé à faire encore. Elle suppose un passé ; elle se résume pourtant dans le présent par un fait tangible : le consentement, le désir clairement exprimé de continuer la vie commune. L'existence d'une nation est (pardonnez-moi cette métaphore) un plébiscite de tous les jours, comme l'existence de l'individu est une affirmation perpétuelle de vie.  (…) Nous avons chassé de la politique les abstractions métaphysiques et théologiques. Que reste-t-il, après cela ? Il reste l'homme, ses désirs, ses besoins. (…) Les nations ne sont pas quelque chose d'éternel. Elles ont commencé, elles finiront. La confédération européenne, probablement, les remplacera. Mais telle n'est pas la loi du siècle où nous vivons. »

Chers amis, à nous d’actualiser la dernière petite phrase de Renan et de dire : « Telle est la loi du siècle où nous vivons, la loi du XXIe siècle » !

L’horreur du XXe siècle s’ouvrit dans l’euphorie guerrière d’un été 1914 – et la date du 11 novembre continue de porter le poids de cette mémoire. L’avenir est un long passé. La boucle ne fut boucle que le 9 novembre 1989, dans un moment d’euphorie et de joie ; dans le printemps des peuples, en plein novembre, en plein « Miz du ».

L’euphorie s’est estompée, ce qui est le propre à la nature humaine. Mais malgré des lendemains qui déchantent, il ne nous est pas permis de nous enfermer dans un pessimisme de circonstances. Il suffit de regarder en arrière pour dire que nos efforts distincts et communs – depuis l’écroulement de l’ancienne Europe en 1918 et depuis les retrouvailles allemandes et européennes – que ces efforts ont été plus qu’utiles. Et n’est-ce pas une belle coïncidence qu’aujourd’hui même, le 9 novembre 2006, nous apprenions l’inauguration de la nouvelle synagogue de Munich ?

Certes, l’œuvre n’est pas achevée. Mais il ne nous est pas permis d’abandonner l’ouvrage commun. Tel est le message d’avertissement des novembre du XXe siècle.

Il faut imaginer Sisyphe heureux !

Ho trugarekaat! Bennozh Doue!

Merci. Danke.